mardi 20 février 2018

Lecture : Joyce Carol Oates - Journal

Joyce Carol Oates fêtera en juin 2018 ses 80 ans. Figure tutélaire de la littérature contemporaine américaine, cette femme singulière a écrit depuis 1964 la bagatelle de 200 livres. Et le plus étonnant c'est que ces livres sont en général d'épais pavés qui dépassent fréquemment les 400 pages. Elle n'est pas seulement une écrivain, elle est une graphomane. Une de ces personnes pour qui l'équation de la vie se résume à "écrire ou mourir". Veuve et sans enfant, la peau sur les os, Oates est un mystère dans la littérature moderne. Comment peut on écrire autant depuis tant d'années ? Où se situent les ressorts psychologiques dans cette obsession biologique pour l'écriture ? Y a t-il un sens à cette quête éperdue de la page à noircir et est-il important de le débusquer ? C'est un peu toutes ces questions qui se posent à la lecture de ce journal épais, diffus et abondant de Joyce Carol Oates. 

Couvrant la décennie de 1973 à 1982, ces pages nous en apprennent davantage sur le côté privé et le rapport physiologique à l'écriture qu'entretient cette femme étonnante. Sur ses questions de professeur, sur l'opposition entre le quotidien et l'oeuvre, peut être aussi sur ses positions sur le sexe qui sont souvent très complexes dans ses romans.
Comme dans son oeuvre de fiction, le journal de Oates déborde et ne sait pas aller à l'essentiel. C'est un peu la limite de son style. Et aussi la limite du genre, car si la majorité des écrits de ce journal concernent l'écriture, une partie touche une sphère plus quotidienne qui n'apporte que peu d'éclairage sur l'oeuvre en tant que telle. Mais toutes ces pages accumulées dans une écriture que l'on imagine ramassée sur elle même et tassée sur la feuille concourent à dresser un portrait à multiples facettes de ce personnage complexe qu'est Joyce Carol Oates. En outre, il n'est pas nécessaire d'être un fervent lecteur de sa bibliographie pour se laisser emporter dans les remous de ce journal. Les questions qu'elle se pose sur son oeuvre, ses personnages, la rage parfois devant des choix narratifs qu'elle ne sait pas prendre sont des thèmes universels et passionnants. Et arrivé au terme du livre, on regrette qu'elle n'ait pas souhaité publier la suite de cette étonnante machinerie intérieure mise sur papier.

ExtraitFascinant, l'esprit humain ; insondable. Penser que nous habitons l'oeuvre la plus magnifique, la plus ingénieuse de l'univers... à savoir le cerveau humain... et que nous l'habitons sans grâce, avec désinvolture, rarement conscients du phénomène dont nous avons hérité. Comme des gens qui, à l'intérieur d'une magnifique demeure, n'occuperaient que deux ou trois pièces sordides. Nous ne savons même pas ce qui pourrait nous attendre dans les étages supérieurs ; nous sommes réduits à contempler les motifs du plancher devant nous. De temps à autre, un rêve/une vision profonde, vraiment alarmante, franchit la barrière et nous contraint à reconnaître la présence d'une force plus grande que nous, contenue on ne sait comment dans notre conscience.

lundi 19 février 2018

L'extrait du ... 19 février

Venant de terminer la lecture de "Grand Maitre" (faux roman policier) de l'immense Jim Harrison, je ne résiste pas au plaisir d'en placer ici un extrait. Alors certes ce n'est pas le meilleur livre de Big Jim ni celui que les inconditionnels de l'auteur citent en premier mais on y trouve tous les thèmes chers à l'écrivain.
Je me fendrai même d'un petit billet pour raconter un peu cette lecture qui fut très agréable alors (et peut être parce que) je n'en attendais pas vraiment des miracles, sachant qu'il s'agissait là d'une oeuvre mineure dans la bibliographie de Jim Harrison, doublé d'un bouquin écrit à la fin de sa vie. Il faut juste que je trouve le temps de pondre ce billet, ce qui n'est pas gagné compte tenu du fait que je cours après le temps, mal moderne de nos sociétés névrosés.

Extrait : "Afin de retrouver énergie et moral, il fit halte à un diner pour son habituel petit déjeuner revigorant de saucisses aux œufs et de galettes de pommes de terre, que son médecin lui avait si souvent déconseillé. Tout en vidant un sachet de délicieuses pistaches locales, il remarqua les goitres de tous les retraités qui dévoraient d’énormes petits déjeuners tout en marmonnant la bouche pleine sur les dangers incarnés par Obama. Il n’avait jamais bien compris pourquoi tant de pauvres votaient à droite, alors que sous les Républicains les pauvres constituaient toujours la dernière roue du carrosse de l’État. Les pauvres sont invariablement trahis par l’Histoire, pensa-t-il en ressentant à la fois de la sympathie pour eux et de la compassion pour lui-même, car son propre intérêt pour l’Histoire semblait le trahir."
Jim Harrison - Grand Maître (Flammarion)

jeudi 8 février 2018

Se rappeler Janvier 2018...

Première branche de l'année 2018, Janvier est tombé.
Alors que nous fonçons tête basse dans les jambes raccourcies de Février, qu'en reste t-il ?  Trois événements majeurs en ce qui me concerne mais dont deux sont en rapport avec la lecture et l'écriture : 

1 - Plateforme : 
Ce roman de Michel Houellebecq paru en 2001 reste ma meilleure lecture de janvier. Sur le sujet polémique et casse-gueule du tourisme sexuel, l'écrivain voués aux gémonies comme aux célébrations s'en tire drôlement bien. Alors oui, il y a pas mal de scènes de cul explicites comme dirait l'autre mais pas gratuites car le plus souvent suivies ou précédées par des réflexions sur la place de l'homme dans la société moderne. Le thème du rôle du sexe dans l'émancipation individuelle revient souvent dans le cycle informel des trois premiers romans de l'auteur qui forme un tout cohérent et vraiment réussi. On est très loin des ouvrages qui vendent du cul pour du cul, le propos va plus loin, après il faut avoir l'estomac bien accroché et ne pas être en dépression en lisant cet ouvrage. Mais c'est justement parce que Houellebecq ne s'arrête pas à la surface des choses que ses romans sont réussis. Je passe à dessein sur les extraits qui ont provoqué les réactions scandalisées de certains professionnels de l'indignation, cette vertu moderne qui pollue le quotidien de nos société névrosées bourgeoises. 

Extrait : Jusqu'au bout je resterai un enfant de l'Europe, du souci et de la honte ; je n'ai aucun message d'espérance à délivrer. Pour l'Occident je n'éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l'égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l'exporter.

2 - Parenthèses : 
Je suis toujours lancé dans l'écriture du premier jet de ce nouveau roman provisoirement baptisé "Parenthèses". Le rythme d'écriture n'est pas exceptionnel, la faute à une activité professionnelle chargée, et à la reprise d'une activité sportive chargée elle aussi. Les journées ne faisant que vingt-quatre heures et malgré des nuits étriquées en sommeil, je ne parviens pas à concilier trois vies en une seule, à mon grand désarroi. Ce qui explique aussi la faible fréquence de mise à jour de ce blog. 
Entre le 3 janvier le 3 février, j'ai néanmoins réussi à écrire 6 chapitres pour un total de 160 pages. Je suis pour l'instant partagé sur le résultat mais il faut conserver à l'esprit que ce premier jet n'est qu'un brouillon destiné à éprouver les idées initiales et la construction du récit, ainsi que les personnages imaginés. Ce n'est qu'en se confrontant à l'histoire et en faisant cohabiter les individus de son imaginaire que l'on se rend compte à quel point les choses tiennent ou au contraire où est ce qu'il va falloir procéder à des adaptations. 
Ce premier jet devrait donc m'occuper encore jusqu'à fin mars ou début avril, pour arriver à un total d'environ 500 pages dont la plupart seront expurgées lors de l'écriture du deuxième jet qui démarrera ensuite. 

jeudi 18 janvier 2018

L'extrait du... 18 janvier

Je ne pouvais décemment pas passer sous silence le complot honteux des haineux de tous bords qui, sous couvert de valeurs républicaines, ont tout fait pour que Gallimard ne republie pas les pamphlets de Céline. Un amoureux de la littérature aurait pu penser que Céline méritait d'être republié dans son intégralité. En effet, seul un obtus lobotomisé peut encore aujourd'hui réfuter que Céline restera un auteur à l'intérêt littéraire plus grand que, disons, soixante quinze pour cent de la littérature contemporaine. 
Non ? Vous voulez vraiment que l'on pratique une analyse de texte comparative entre un Voyage au bout de la nuit et les textes de cette poignée des sempiternels mêmes auteurs parisiens qui s'écoutent parler sur les plateaux de télévision ? Ce même amoureux de la littérature aurait même compris et approuvé que Gallimard accompagne ces republications d'un guide ou d'un manuel en guise d'avertissement sur la portée antisémite de ces textes. Comme cela avait été fait pour la récente republication de Mein Kampf. Faut croire que Céline était plus méchant encore que Hitler puisque non, on n'aura rien. Juste à se contenter des pamphlets en version PDF que l'on peut trouver après une simple recherche Google. C'est triste. Un tel déni de liberté d'expression continue d'apporter la preuve qu'en France au XXIème siècle, au cas où on ne le saurait pas encore, on se retrouve encore inféodé à des pratiques de régimes totalitaires. Le plus drôle dans l'histoire étant que ce sont ces mêmes tristes sires (pour rester poli) qui interdisent qui se gargarisent de véhiculer des idées progressistes et de faire barrage à l'obscurantisme. Franchement, ça en est tordant !

"La grande prétention au bonheur, voilà l'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... C'est avec des gens heureux qu'on fait les meilleurs damnés.
Louis Ferdinand Celine, Mea Culpa (1936)

Voilà. C'est un court extrait de Mea Culpa, publié en 1936. Il n'est fait référence dans cet extrait ni aux juifs (ce pamphlet-là n'en parle pas d'ailleurs) ni au communisme (ce qui est l'objet de ce même pamphlet). Il ne s'agit pas non plus du plus bel extrait de l'oeuvre de Céline. Mais c'est simplement pour dire que l'on peut encore en France au XXIème siècle avoir envie de lire cette littérature là, malgré les idées qu'elle colporte. Parce que la littérature est au-dessus des hommes, qu'il s'agisse de ceux qui l'écrivent ou de ceux qui la lisent, et bien entendu bien davantage encore au-dessus de ceux qui la critiquent sans même la lire.


jeudi 11 janvier 2018

L'extrait du... 11 Janvier

L'extrait du jour provient du roman "Délicieuses pourritures" de l'écrivain américaine Joyce Carol Oates qui va fêter en juin 2018 ses 80 ans. Il s'agit de l'unique livre que j'ai lu d'elle, à ce jour. Graphomane acharnée, elle a ,depuis son premier livre en 1964, écrit près de 200 bouquins ! Sa production est telle que son éditeur américain n'a pas le temps de tout publier. Plusieurs fois pressentie pour le Nobel de littérature, les Suédois ne l'ont encore jamais honorée. Peut être justement à cause de cette abondante oeuvre gothique, sombre et singulière ? Venant de lire les extraits de son journal qu'elle a consentie à publier, je suis intrigué par cette femme dotée d'une psyché singulière. Anorexique, obsédée par l'écriture, sans enfant, mariée au même homme pendant des décennies, elle détonne dans le paysage littéraire contemporain.  

"Andre Harrow était verbeux, tyrannique. Il était gentil et condescendant. Il ne cessait de nous interrompre tout en nous exhortant à « dire ce que nous pensions, si ne voulions pas que quelqu’un le fasse à notre place ». Lorsqu’il parlait, il s’animait et transpirait ; il essuyait son visage empourpré et son nez, d’un revers brusque de la main ; il dégageait une franche odeur de transpiration masculine, comme un cheval surmené.
À la différence de nos autres professeurs qui pendant les cours restaient assis ou plantés derrière leur pupitre, M. Harrow bondissait sur ses pieds chaque fois qu’une idée lui venait. Il marchait de long en large en faisant de grands gestes, parlait avec animation, le visage luisant. Ses yeux cherchaient les nôtres.
À Catamount, on pensait qu’Andre Harrow savait « tout ». C’est-à-dire, tout ce qui valait la peine d’être su. Les aphorismes de Nietzsche, déclamés staccato : « Ce qui est fait par amour se fait toujours par-delà le bien et le mal » ; « Il n’y a pas de phénomènes moraux, seulement une interprétation morale des phénomènes ». Il récitait des poèmes de Blake, Shelley, Whitman, Yeats et Lawrence avec une telle ferveur que l’on comprenait que la poésie valait que l’on meure pour elle. Pourtant M. Harrow n’était pas lui-même poète, semblait-il. Nous nous demandions pourquoi.)
M. Harrow s’habillait décontracté, mais avec une certaine recherche. Il portait des jeans avec des blazers bleus en cachemire, des pantalon kaki avec de beaux pulls tricoté main. Il portait des tee-shirts noirs qui épousaient son torse étroit bien musclé ; il portait une ceinture de cuir ornée d’une boucle d’argent proéminente qui attirait l’attention sur sa taille presque anormalement fine. Il portait des joggeurs, des chaussures de marche. Par temps chaud, des sandales. Les jours même à peine ensoleillés, des lunettes d’un noir tropical, comme si la lumière lui blessait les yeux.
Son humour pouvait être cruel (il citait certains de nos vers pour souligner leur faiblesse) mais il n’était jamais méchant. Si nous essuyions une larme, si nous nous mordions les lèvres pour ne pas pleurer, nous étions aussi flattées.
Il s’intéresse à moi. Il pense à moi. Je compte pour lui."

Joyce Carol Oates, Délicieuses pourritures (Philippe Rey)

mardi 9 janvier 2018

Entre parenthèses...

C'est donc parti. 
Je me suis lancé une nouvelle fois dans la grande aventure de l'écriture au long cours. Commencer un nouveau roman, c'est toujours impressionnant et on a chaque fois l'impression qu'on n'y arrivera tout simplement pas. On a beau avoir pris des notes pendant des mois auparavant, avoir passé des semaines à préparer le sujet, dressé des plans, rédigé des fiches de personnages, préparé un découpage de l'histoire... au moment de prendre le stylo et de commencer à écrire le premier jet, on se sent fébrile. Il parait que ça fait ça à tous les auteurs, même les bons qui ont de la bouteille. Et j'avoue que cette frousse, cette tension permanente est très plaisante à vivre. Pour tout dire, on se sent frémir d'une étincelle qui fait se sentir vivant et il s'agit là d'une sensation franchement irremplaçable. 

Ce projet, baptisé temporairement Parenthèses, est donc officiellement lancé depuis le 4 janvier et le démarrage du premier jet. Le premier chapitre est terminé depuis le 8 janvier, je me suis lancé dans le deuxième chapitre ce matin à 4h30. Et comme j'en ai pris l'habitude, ce premier jet qui sera destiné à la poubelle (façon de parler) sera écrit entièrement à la main. Je vais suivre le plan prévu en vingt-deux chapitres et voir où cela me mène, sans me limiter en taille ou en modifications imprévues, c'est le principe du premier jet. Et tout ce qui en fait le charme. Trouver des voix, se laisser surprendre par des personnages aux réactions nouvelles et poser les fondations du deuxième jet qui suivra au printemps.

lundi 8 janvier 2018

L'extrait du... 8 Janvier

Le double extrait du jour est tiré du livre "Contes d'Odessa" qui recense plusieurs textes écrits dans l'entre deux guerres par l'auteur russe Isaac Babel. Disponible en multiples versions de poche (je possède et je me replonge régulièrement dans celle d'Actes Sud mais ce livre est également disponible dans l'excellente collection L'imaginaire Gallimard).

"J’étais un petit garçon menteur. Cela venait de mes lectures. Mon imagination était toujours surexcitée. Je lisais pendant les cours, aux récréations, le long du chemin en rentrant à la maison, je lisais la nuit, sous la table, caché par la nappe qui pendait jusqu’à terre. Quand j’étais plongé dans un livre, je laissais passer sans y prendre garde toutes les affaires importantes de ce monde, comme de faire l’école buissonnière pour courir au port, d’apprendre à jouer au billard dans les cafés de la rue Grecque, ou de nager à Langeron. Je n’avais pas de camarades. Qui aurait eu envie de se lier avec un garçon comme moi ?"
(...)
"En fait, ce qu'il y a, c'est qu'à Odessa, tout jeune homme, tant qu'il n'est pas marié, veut être mousse sur un vaisseau au long cours. Et que pour notre malheur, nous nous obstinons à nous marier avec un entêtement extraordinaire." 
Isaac Babel, "Contes d'Odessa".