jeudi 22 juin 2017

Lecture : David Vann - Désolations

Après la découverte de David Vann avec le maîtrisé Sukkwan Island, puis le journalistique Dernier jour sur terre ainsi que le terrifiant Impurs, je me suis lancé avec "Désolations" dans une quatrième visite de l'univers de cet auteur particulièrement efficace et doué.

Quatrième de couverture : "Sur les rives d'un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd'hui adultes. Mais après trente années d'une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l'accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l'assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l'obsession de son mari, elle le voit peu à peu s'enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s'annonce un hiver précoce et violent qui rendra l'îlot encore plus inaccessible".

Ce roman, deuxième dans l'ordre chronologique de la bibliographie de l'écrivain, écrit en 2011 constitue une sorte de prolongement de "Sukkwan Island". Il y est à nouveau question de destins hors du commun de quelques êtres dans l'immensité sauvage de l'Alaska. On y retrouve la même écriture ample et précise, les mêmes interrogations sur les relations humaines (père/fils dans "Sukkwan Island", mari/femme dans "Désolations"). Ainsi que cette façon d'écrire une Nature brute, sauvage, oppressante mais droite dans ses bottes. Avec David Vann, il n'y a pas plus de miracle écologique que de rédemption pour ceux qui s'y soumettent. Elle n'offre rien à ceux qui cherchent tout. 
Vann est toujours aussi à l'aise dans l'écriture des conflits intérieurs et des obsessions personnelles qui détruisent l'intimité des êtres et soulignent leur non-sens. Et l'on se laisse toujours aussi facilement emporté par son style prenant, qui nous embarque et qui nous pousse dans les cordes où l'on assiste, un peu KO au naufrage annoncé de ses personnages. Encore du grand art.

Extrait : "Elle refusait toujours de le regarder et Gary sentit presque qu’il aurait dû faire un effort en cet instant, dire quelque chose pour combler la distance, faire la paix. Peut-être s’excuser pour la nuit dernière, pour lui avoir dit qu’il pensait mériter une meilleure épouse qu’elle. Mais elle l’avait attaqué la première et il n’avait pas vraiment envie de faire un effort. Il se sentait frigorifié. Il pensa pour une étrange raison à Ariane et au passage de Catulle où dans le cœur de sa promise gît un labyrinthe de chagrin, peut-être parce que les épaules d’Irene étaient voûtées. Il ne voyait pas son visage, mais à la voir scruter ainsi la neige, tout semblait perdu. Il ne se souvenait pas des vers en latin. Ariane regardait Thésée prendre la mer sur son navire, l’abandonner tout comme Énée le ferait avec Didon, et comme Gary envisageait, depuis des années, sans doute même des décennies, de le faire avec Irene. Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences. Difficile de savoir ce qui était vrai. Une part de lui-même voulait s’excuser, l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait qu’elle au monde, mais ce n’était qu’un réflexe, une habitude à laquelle il ne fallait pas se fier.
Je vais scier des rondins, dit-il."

David Vann - Desolations, Gallmeister, 336 pages, 9.8€

mercredi 21 juin 2017

L'extrait du... 21 juin

"Les arbres nous enseignent une forme de pudeur et de savoir vivre. Ils poussent vers la lumière en prenant soin de s'éviter, de ne pas se toucher, et leurs frondaisons se découpent dans le ciel sans jamais pénétrer dans la frondaison voisine. Les arbres , en somme, sont très bien élevés, ils tiennent leurs distances. Ils sont généreux aussi. La forêt est un organisme total, composé de milliers d'individus. Chacun est appelé à naître, à vivre, à mourir, à se décomposer- à assurer aux génération suivantes un terreau de croissance supérieur à celui sur lequel il avait poussé. Chaque arbre reçoit et transmet. Entre les deux, il se maintient. La forêt ressemble à ce que devrait être une culture." 

Sylvain Tesson - Une très légère oscillation (Equateurs)

lundi 19 juin 2017

L'extrait du... 19 juin

"Cannes, se disait Xavier, c'est la fête de la saucisse avec des putes en Louboutin. Tous à dégueuler leur caviar, le nez plein de coke, après avoir récompensé du cinéma roumain. Les intellos de gauche adorent les Roms, parce qu'on les voit beaucoup souffrir sans jamais les entendre parler. Des victimes adorables. Mais le jour où l'un d'eux prendra la parole, les intellos de gauche se chercheront d'autres victimes silencieuses. Cette bande de baltringues, pensait Xavier, leur grand héros c'était Godard, un type qui ne pense qu'à la thune et qui s'exprime en calembours. 
Eh bien partant de là, ils ont quand même réussi à dégringoler. Fallait le faire."

Virginie Despentes - Vernon Subutex 1 (Grasset)

vendredi 16 juin 2017

Lecture : Pascal Garnier - Lune captive dans un oeil mort

Je tiens Pascal Garnier, pour l'un des meilleurs auteurs contemporains français. Parce qu'il sait écrire des romans courts, débarrassés de toute matière grasse superflue. Il va à l'os. Parce qu'il sait planter des ambiances avec quelques mots à peine qui font toute la différence. Il est efficace. Parce qu'il a une voix que l'on reconnait tout de suite. Il est original. Au fond j'aime les bouquins de Pascal Garnier pour les mêmes raisons que j'aime tant les livres d'auteurs tels que Brautigan, Saroyan ou Fante. 
Pascal Garnier nous a quitté en 2010, bien trop tôt, à l'âge de 61 ans. En laissant derrière lui une œuvre riche de 17 romans, 7 recueils de nouvelles et d'une quarantaine de textes pour la jeunesse. 

Quatrième de couverture Martial et Odette viennent d'emménager dans une résidence paradisiaque du sud de la France, loin de leur grise vie de banlieue. Les Conviviales offrent un atout majeur : protection absolue et sécurité garantie – pour seniors uniquement.
Assez vite, les défaillances du gardiennage s'ajoutent à l'ennui de l'isolement. Les premiers voisins s'installent enfin. Le huis clos devient alors un shaker explosif : troubles obsessionnels, blessures secrètes, menaces fantasmées du monde extérieur. Jusqu'à ce que la lune, une nuit plus terrible que les autres, se reflète dans l'œil du gardien…

"Lune captive dans un œil mort" a été publié en 2009 aux excellentes éditions Zulma qui ont édité la majeure partie des bouquins de l'auteur. On y retrouve la patte Garnier, son regard à la fois sombre et attendri sur des petites gens de tous les jours qui vivent des choses ordinaires de façon extraordinaire.

L'univers feutré de la résidence surveillée de retraités permet à l'auteur de s'en donner à cœur joie sur les petites tensions du quotidien entre des voisins qui espèrent puis qui s'ennuient de l'autre, qui surveillent et qui sont sous surveillance. De la noirceur en réserve, quelques scènes doucement absurdes mais qui participent au ton franchement réussi de ce bouquin... On retrouve la palette habituelle de Garnier et surtout cette façon qu'il a de nous faire adrer tout de suite à son univers. Inutile de chercher à se réfugier dans des imaginaires farfelus ou de se tordre les neurones sur des drames psychotiques : Pascal Garnier a cette capacité à dépeindre le quotidien le plus simple pour en aiguiser les aigreurs, pour en faire ressortir les absurdités. Comme ça, l'air de rien. Et en moins de 200 pages. Du grand art.

Extrait
- Tu sais ce qu'ils mangent, les gitans ?
- Non ?
- Du hérisson ! Parfaitement, du hérisson. C'est normal. On en voit beaucoup écrasés au bord des routes... Gitans, route, hérisson... C'est logique.
- C'est idiot ce que tu dis... On trouve aussi des enjoliveurs au bord des routes, ils ne bouffent pas des enjoliveurs...

- Non, ils les volent.  

Pascal Garnier - Lune captive dans un oeil mort, 
Zulma, 160 pages, 16.8 €


jeudi 15 juin 2017

L'extrait du... 15 juin

"Je n'avais aucun projet, aucune destination précise ; juste la sensation, très vague, que j'avais intérêt à me diriger vers le Sud-Ouest ; que, si une guerre civile devait éclater en France, elle mettrait davantage de temps à atteindre le Sud-Ouest. Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c'est une région où l'on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper."

Michel Houellebecq - Soumission*

*en cours de lecture, c'est très très bon

mardi 13 juin 2017

Lecture : Joyce Carol Oates - Délicieuses pourritures

Suis-je misogyne ? Alors franchement je me pose la question. En d'autres circonstances, il y a des questions que je ne me pose plus car j'ai déjà les réponses. Suis-je alcoolique ? Oui, surtout après une bouteille de Mercurey. Suis-je raciste ? Je ne pense pas non - encore que j'ai beaucoup de mal à supporter les Vénusiens après une bouteille de Talisker. Suis-je homophobe ? Non mais je ne suis pas complaisant non plus, en fait je m'en fous. Par contre, je me demande si je ne suis pas misogyne. Enfant, il ne fallait pas me parler des personnages Playmobil de type féminin. Et encore moins de poupées. J'ai longtemps détesté tout ce qui s'apparentait à la représentation de la femme. En grandissant j'ai compris que les femmes, c'est quand même chouette. Alors pourquoi est-ce que je lis si peu d'auteurs féminins ? Oui je sais, le simple fait de dire "auteur féminin" et pas "auteure" ou "autrice" prouve que je suis un sale misogyne rétrograde qui pue des pieds. 
Non. Là, en l’occurrence ça prouve seulement que je n'utilise pas des barbarismes dégueulasses que l'on tire du néant syntaxique dont ils n'auraient jamais du sortir pour la seule raison de se donner bonne conscience. La même bonne conscience républicaine qui fait chanter la marseillaise le cœur sur la main les soirs de football mais qui se tamponne bien de préserver la langue française lors d'un texte de loi à la con qui passe dans l'anonymat de l'assemblée une nuit de juin quand tous ces élus grassement payés par nos impôts dorment dans l'hémicycle - quand ce n'est pas dans les bras de quelques rombières aux poitrines charnues de quelques bordels parisiens. Mais je me m'éloigne de Joyce Carol Oates.

Alors donc... "Délicieuses pourritures" (Beasts en VO) a été écrit en 2001.j'ai emprunté ce bouquin à la bibliothèque. Pour essayer la fiction à la sauce de cette grande dame des lettres américaine. Joyce Carol Oates, bientôt quadragénaire livre depuis le début des années soixante une production littéraire abondante, faite de nouvelles, d'essais, de romans, de poèmes. 
Quatrième de couvertureUne prestigieuse université féminine de la Nouvelle Angleterre dans les années 75. On conteste plus que jamais les valeurs bourgeoises sur fond de drogues, de cigarettes, d'art et de poésie. Gillian Brauer, 20 ans, brillante étudiante de troisième année, voudrait briller encore davantage aux yeux de Andre Harrow, son charismatique professeur de littérature, qui a décidé de faire écrire et lire en classe à ses élèves leur journal intime. Il n'octroie ses compliment qu'aux confessions les plus osées, ce qui génère surenchères malsaines et incidents ravageurs parmi des filles survoltées, avide de retenir l'attention – et plus – du maître.Tentatives de suicide, incendies inexpliqués, anorexie, somnifère, tous les éléments d'un drame annoncé sont réunis avec, dans un rôle d'une épaisseur glauque, la mystérieuse Dorcas, l'épouse – française – d'Andre, sculptrice, collectionneuse d'affreux totems. 

Je l'avoue, je suis entré dans ce livre un peu sur la pointe des pieds. Et ça n'a rien à voir avec de la misogynie. Non, juste la crainte de m'ennuyer, comme cela peut m'arriver lorsque je rencontre pour la première fois un écrivain de fameuse renommée. J'avoue j'ai tendance à me méfier des concerts de louanges qui mettent certains auteurs sur une sorte de piédestal qui peut figer les néo-lecteurs. De fait, les premières pages de ce livre furent un peu étranges, étalées sur une sorte de faux rythme ni enivrant ni pénible. Et puis l'ambiance s'est imposée. Une véritable force dans ce bouquin, une ambiance vraiment réussie, avec des personnages un peu fous, plein de vivacité et de passions. Alors rapidement Joyce Carol Oates a réussi à m'embarquer dans un univers qui ne m'était pourtant pas forcément proche au début. La finesse de son style, travaillé et puissant m'a convaincu et j'ai passé un excellent moment avec les personnages de ce roman. 
Sous des dehors classiques et des figures que l'on pense avoir déjà lues, vues et revues, Joyce Carol Oates parvient à captiver son lecteur et à se le mettre dans la poche. Pourtant pas une partie gagnée d'avance sur un sujet mille fois abordé dans le passé, et casse gueule de surcroît. Mais elle maîtrise son sujet. On est alors prêt à la suivre dans l'escalier qui s'enfonce au plus profond de l'âme humaine, là où la morale se dissout dans une brume épaisse. Alors suis-je misogyne ? Je n'en sais rien. Mais je relirai avec plaisir du Joyce Carol Oates ! 

Extrait Dois-je avouer que j'aurais aimé fumer, moi aussi? La pratique me paraissait sophistiquée, séduisante. J'enviais l'assurance avec laquelle Dominique et Marisa faisaient glisser paquet de cigarettes et briquet de leur sac à main sur la table. J'enviais la nonchalance avec laquelle les fumeurs s'offraient des cigarettes, ou en demandaient; la jalousie me perçait le coeur lorsque je voyais Marisa, cheveux soyeux tombant sur le visage, accomplir ce rituel érotique consistant à approcher sa cigarette, serrée entre ses lèvres maquillées, de l'allumette enflammée de M. Harrow, oser mettre ses petites mains en coupe autour de la sienne, puis inhaler avec volupté. "Merci, Andre!" J'enviais les fumeurs mais ne pouvais les imiter; la fumée me piquait les yeux et me faisait tousser. J'étais une enfant jouant avec des jouets d'adultes.

Joyce Carol Oates - Délicieuses pourritures, Philippe Rey, 
168 pages, 14 €

lundi 12 juin 2017

L'extrait du... 12 juin

"Pire que l'alcoolique, il y a la femme de l'alcoolique. Par osmose, elle a hérité de tous les inconvénients sans en avoir tiré le moindre avantage. Elle est aussi rouée, connaît bien mieux les planques des bouteilles puisque, contrairement à son époux, elle s'en souvient. Elle vit depuis si longtemps dans le mensonge et la dissimulation qu'elle peut arpenter les yeux fermés la vie de l'autre sans jamais trébucher. L’œil sec, elle le laisse se perdre dans ses tours et ses détours, patauger dans ses contradictions".

Pascal Garnier - Vue imprenable sur l'autre (Zulma)

mardi 6 juin 2017

MANX : Journal de bord - Semaines 31 à 34

Cet article fait partie de la série "MANX: Journal de bord" qui se propose de suivre de façon hebdomadaire l'écriture de mon nouveau roman depuis les premières prises de notes jusqu'à l'impression du livre dans... plusieurs mois !  Article précédent : Journal de bord (27)

Phase 11 - Le Quatrième Jet 
Après un mois, les premiers retours des bêta lecteurs (quel nom à la con !) sur mon nouveau roman commencent à arriver. Quelques améliorations semblent importantes à faire, mais rien qui nécessite de tout refaire (ouf). Pas facile de gérer les retours des premiers lecteurs. 
N'étant pas un type très sûr de moi, j'ai tendance à dévaloriser tout ce que je peux produire. Aussi, je suis facilement atteint par la frénésie du "On jette tout à la poubelle et on recommence tout, ça sera mieux". Ce qui est à mon sens une excellente manière de procéder après un premier jet. Mais après un troisième jet, là, je suis plus circonspect quant à la méthode. 
Aussi, après une semaine d'intense cogitation où je me suis imaginé tout refaire, j'ai finalement choisi de procéder à des corrections moins stakhanovistes. On ne va pas tout brûler au napalm, on va juste procéder à quelques boutures. De l'élagage par endroits, de l'engrais à d'autres, des ajustements de fond et bien sûr j'en profite pour revoir la forme en même temps. Comme dirait l'autre, ça ne mange pas de pain, de revoir la forme. On peut toujours tout améliorer. C'est donc parti pour quelques semaines de correction. Mettons quatre. C'est bien quatre. 
Je vais tenir compte de certains retours, décider de ne pas tenir compte de certains autres... Et je vais aussi moi-même choisir de faire quelques ajustements. Car après avoir laissé reposer la pâte de ce troisième jet durant un mois, j'espère avoir un meilleur regard sur ce qu'il convient d'améliorer. C'est donc parti pour le quatrième jet, en quatre semaines. Du 4x4 donc. 
Bon sinon, soit dit en passant, j'ai rédigé deux nouvelles durant ce mois de mai et la seconde s'est arrêtée un peu violemment après plus de 35 pages, je crois que j'ai de quoi la transformer en court roman... et surtout que j'en ai envie. Mais chaque chose en son temps. 

vendredi 2 juin 2017

Lecture : Philippe Claudel - Le bruit des trousseaux

Philippe Claudel fait partie de ces auteurs contemporains français que je n'avais encore jamais lu mais dont le nom ne m'était pas inconnu. Auteur productif (des dizaines de livres parus en à peine quinze ans) mais aussi réalisateur de films, on le voit à la télévision, récemment encore dans un épisode de "La grande librairie" sur France 5.
Souhaitant commencer à accumuler de la documentation sur la vie dans les prisons françaises en vue d'un futur projet (de roman, pas de cambriolage) j'ai donc récupéré un exemplaire de son bouquin intitulé "Le bruit des trousseaux". 
Ce petit livre écrit par l'auteur en 2002 se propose de donner quelques pistes et autant d'impressions sur ses ressentis de visiteur. Car Philippe Claudel s'est rendu en maison d'arrêt afin d'y dispenser des cours de français. Il y a croisé une multitude de détenus, d'horizons différents et riches d'histoires très diverses. Jamais voyeur, jamais larmoyant, sans non plus tomber dans le pathos, Claudel en a extirpé des pensées et des réflexions qu'il rapporte sous forme de paragraphes rapides et nerveux. Récit plutôt que roman, recueil de souvenirs personnels plutôt qu'encyclopédie scolaire, ce court bouquin est très réussi. 
Les tranches de vie de ces détenus nous amusent, nous touchent, nous peinent, nous révoltent tour à tour; l'air de ne pas y toucher, car Claudel se met en retrait de ses personnages. Sans prendre ouvertement la défense des détenus ni justifier leur détention, il adopte une voie percutante et équilibrée qui s'intéresse avant tout à l'humain. 
Et à titre d'auteur, j'y ai noté quelques images et anecdotes vraies qui me serviront sûrement pour un prochain projet. En attendant je vais continuer à accumuler toute sorte de documentation sur le sujet, écrits et images. Si vous avez des conseils et des titres, surtout n'hésitez pas...

Extrait : "Il y a beaucoup de mensonges en prison, mais ils sont moins graves qu'ailleurs car ils sont essentiels. On ment pour exister un peu plus et on se ment pour continuer à se supporter. Les crimes bien réels rejoignent les cauchemars, et tout alors prend l'apparence d'une histoire inventée. C'est à ce prix que l'on peut survivre. Pour supporter la prison, il faut devenir un autre".


Philippe Claudel - Le bruit des trousseaux, Stock, 96 pages, 10.7 €

mercredi 31 mai 2017

Indigestion (ou presque) de tricolore

Récemment ici-même au moment de dresser le bilan de mes lectures de l'année 2016 je me faisais la remarque que je lisais peu d'auteurs français. Ceci dit, je n'ai pas attendu de faire ce bilan comptable pour m'en rendre compte.
Un concours de circonstances favorables vient de me donner l'occasion de me replonger dans une certaine littérature contemporaire tricolore. 
En effet, un stock de nombreux congés à solder avant la fin du mois du mai combiné à une visite dans une bourse aux livres à 1 euro ont constitué les facteurs déclenchants d'une incroyable boulimie de lecture. Ajoutons-y aussi la fin de l'écriture du troisième jet de "MANX" qui m'a libéré un peu de temps l'espace de quelques semaines... Au final ce sont donc 43 livres lus en l'espace de deux mois dont 27 pour le seul mois de mai. D'accord je l'avoue, rares furent les gros pavés, la littérature française moderne se plait à faire court (parfois pour ne rien dire mais ceci est un autre débat).

Sur ces 43 bouquins, 32 ont été écrits par des auteurs francophones, un ratio franchement inhabituel pour moi, plutôt habitué à puiser dans la littérature anglo-saxonne. Autant le dire tout de suite, il y a à boire et à manger dans ce blougi boulga de lectures. J'ai été impressionné par l'aisance stylistique de Jérôme Ferrari et de son "Sermon sur la chute de RomePrix Goncourt 2012, aux éditions Actes Sud. Pour une fois, j'ai donc été impressionné par un lauréat d'un grand prix littéraire. C'est assez rare pour être souligné. Il faut dire que les longues phrases (parfois trop longues et trop riches) de Ferrari sont parfois étonnantes. Extrait : Et ce soir-là, à table, elle ne pensait pas à lui en évoquant la richesse exceptionnelle d'un site laissé à l'abandon depuis des années, les trophées, la cuirasse ceinte du long manteau de bronze, les têtes de Gorgone disparues au fronton des fontaines de marbre, les colonnades des basiliques, et elle parlait de la gentillesse de ses collègues algériens dont elle veillait à ne pas écorcher les noms, Meziane Karadja, Lydia Dahmani, Souad Bouziane, Massinissa Guermat, de leur dévouement, du talent et de la foi avec lesquels ils faisaient surgir de cet amas de pierres muettes, pour les enfants des écoles primaires, une cité pleine de vie et, sous les yeux des enfants, l'herbe jaune se couvrait de dallages et de mosaïques, le vieux roi numide passait sur son grand cheval mélancolique en rêvant au baiser perdu de Sophonisbe et, des siècles plus tard, au bout de la longue nuit païenne, les fidèles ressuscités se pressaient les uns contre les autres et contre les chancels, en attendant que s'élevât parmi eux, dans la nef lumineuse, la voix de l'évêque qui les aimait...

Bon, à côté de ce titre étonnant, d'autres ne me laisseront pas de grands souvenirs et je ne leur ferai pas l'affront de les citer. Je me demande juste comment certains font pour réussir à placer des textes aussi plats, aussi inintéressants... Bref, passons. 

- Emmanuel Carrère m'a un peu ennuyé avec sa biographie de Philip K.Dick ("Je suis vivant et vous êtes morts") qui finit par tourner très vite en rond. En revanche le même Emmanuel Carrère m'a touché avec son "D'autres vies que les miennes" malgré le côté parfois larmoyant de son écriture journalistique et son ton névrosé.
- Sylvain Tesson m'a fait rêver avec son étonnant voyage immobile dans une cabane sur le lac Baïkal "Dans les forêts de Sibérie".
- Jean-Louis Fournier m'a remué les tripes avec son récit "Où on va, papa" qui raconte d'un point de vue très personnel et très réussi sa vie de père de deux enfants handicapés mentaux.
- Philippe Claudel m'a intéressé avec son récit de visites en prisons dans "Le bruit des trousseaux" et j'ai moyennement apprécié son "La petite fille de Monsieur Linh" qui sonne comme une ritournelle un peu facile sur le droit à la différence.
- Patrick Modiano m'a laissé circonspect en lisant son "Accident nocturne"... Je n'arrive pas à aimer ni à ne pas aimer, il faudra peut-être que je lise un autre livre de cet auteur encensé par bien des critiques... ou pas.
- Pascal Garnier m'a scotché et vraiment marqué, notamment avec "Lune captive dans un oeil mort" et "Cartons" qui sont des bijoux de romans intelligents, stylés et vraiment réussis. J'ai renouvelé l'expérience avec 6 autres livres du même regretté Garnier, dont la moitié est au-moins aussi intéressante. Un auteur qui entre directement dans mon panthéon, tout en haut des auteurs français.
- Amélie Nothomb m'a réconcilié avec une auteur que j'avais délaissée après l'avoir découverte il y a plus de vingt ans à l'occasion de son premier bouquin. J'ai particulièrement apprécié "Biographie de la faim" parmi les 4 livres de la belge lus en cette période. Malgré des tics d'écriture un peu pénibles.

Dans les semaines à venir j'essayerai de laisser ici-même des petits avis un peu plus étayés sur les lectures qui m'ont le plus marqué. Et en attendant je me suis remis à l'anglo-saxon avec un roman noir du grand Larry Brown. Histoire de couper après cette boulimie tricolore.

mardi 30 mai 2017

Lecture : Jack Kerouac - Satori à Paris

Lorsqu'il convient d'évoquer la production littéraire de Jack Kerouac, de façon immanquable, c'est "Sur la route" qui est cité. Et ensuite, en règle générale, arrivent pêle-mêle "Les clochards célestes", "Mexico City Blues" et "Visions de Cody". C'est une sorte de classement un peu inévitable : on n'y échappe pas (et à juste titre). 
"Satori à Paris" a été écrit par Kerouac en 1966 soit presque une décennie après le célèbre et solaire "Sur la route" qui cristallisait toute la fougue d'une beat generation dont l'écrivain américain était alors le phare. 
Pour comprendre comme il se doit ce roman court foncièrement autobiographique, il faut rappeler le véritable nom de Kerouac : Jean-Louis Lebris de Kérouac. Car oui, ce bon vieux Jack a des ancêtres français, bretons de surcroît. Ce livre est le récit de ses pérégrinations françaises lorsqu'il s'est rendu en 1965 à Paris puis en Bretagne à la recherche de ses racines et notamment de l'origine de son patronyme complet. A la fin de sa vie, Kerouac s'est lancé à corps perdu dans une recherche des origines qu'il n'a pas pu mener jusqu'à son terme.
J'avais déjà lu ce petit bouquin il y a des années et j'en avais gardé un très bon souvenir. La relecture n'a fait que confirmer ce premier avis. Kerouac y déploie son enthousiasme (souvent alcoolisé) à travers les rues de Paris, les paysages bretons. On ressent son humanité transpirer dans toutes ces pages, notamment quand il rencontre des anonymes avec lesquels il ressent une proximité spirituelle qui concourt à entretenir ce satori exprimé tout au long du bouquin. La chaleur humaine et le besoin absolu de tendresse, de relations, de l'auteur en fait un personnage attachant en diable. On restera toutefois un peu sur sa faim lorsqu'il sera temps de refermer le livre, comme si après avoir sympathisé avec un gars rencontré dans le bar d'une ville étrangère, on le perdait de vue au petit matin, évanoui dans des venelles humides et un peu froides d'une ville inconnue. 

ExtraitEtudiant les cartes, décidant d'aller à pied partout, de manger, de retrouver la patrie de mes ancêtres à la Bibliothèque, et puis de me rendre en Bretagne, là où ils avaient vécu et où la mer, à n'en point douter, baignait encore les rochers. - J'avais prévu qu'au bout de cinq jours passés à Paris, je descendrais à cette auberge au bord de l'Océan, dans le Finistère, et sortirais à minuit, enveloppé dans mon imperméable, coiffé de mon chapeau, muni de mon carnet et d'un crayon et d'un grand sac en plastique pour écrire à l'intérieur - en somme, en mettant la main, le carnet et le crayon dans le sac - écrire au sec, pendant que la pluie tomberait sur le reste de mon corps. Et je transcrirais les sons de la mer, cette seconde partie du poème - La Mer - intitulée "La Mer, dernière partie, les sons de l'Atlantique, Bretagne", auprès de Carnac, ou de Concarneau ou à la pointe de Penmarch, ou encore à Douarnenez, à Plouzaimedeau, Brest ou Saint-Malo. - Là, dans ma valise, le sac en plastique, les deux crayons, les mines de rechange, le carnet, l'écharpe, le pull, l'imperméable dans la penderie, et les chaussures chaudes. 

Jack Kerouac - Satori à Paris, Folio, 160 pages, 6.6 €

vendredi 26 mai 2017

Lecture : Jean Teulé - Longues peines

Longtemps j'ai pensé que Jean Teulé était un trublion de la télévision qui multipliait les supports (écrans, écrits) car je l'associais à son passage le samedi dans l'émission "L'assiette anglaise" à la fin des années 80 ou, de mémoire, il animait une chronique hebdomadaire. Je n'ai compris que récemment que le Jean Teulé que je voyais sur les couvertures de quelques livres historiques était le même que ce personnage à la verve touffue et aux bouclettes rebelles.

Dans l'optique d'un prochain projet de roman (cf page projets) je commence à me documenter (de loin) sur la prison et à la faveur de recherches sur le net, j'ai sélectionné plusieurs ouvrages à parcourir sur le sujet, qu'il s'agisse de fiction et de non fiction. 

"Longues peines" est un récit romanesque tiré d'une histoire vraie que Teulé a écrit en 2001. Il y parle de prison et de la cellule n°108 que partagent quatre hommes d'une maison d'arrêt de province. Partant de faits réels et d'histoires authentiques, Teulé fait fonctionner la machine à fantasme et on sent bien qu'il ne s'agit pas d'un exercice difficile pour lui. Tout d'abord tenue, l'histoire part alors très vite dans des acrobaties foutraques et délirantes qui relèvent du fantasme pur, et qui troublent les cartes de la frontière entre réalité et fiction. C'est un peu dommage car le bouquin perd son côté reportage et documentaire qui m'avait attiré en premier lieu. Ce roman court est écrit avec dynamisme et ne laisse aucun répit au lecteur. Pas de longueur ni de douceur dans ce monde de la prison, Teulé se fait plaisir dans un récit certes percutant mais un peu trop délirant à mon goût. J'aurais aimé un peu plus de retenue et de subtilité et moins de raccourcis et de facilité. 


Extrait : Le nouveau cocellulaire de la cent huit, assis sur le lit de droite, aurait dû être surpris par ce qu'il entendait, mais Pierre-Marie Popineau semblait indifférent à tout, même à sa lèvre tuméfiée, même à ses côtes fêlées...
Kaczmarek, beau grand mec blond et athlétique allongé sur le dos, doigts croisés sous la nuque, tourna la tête vers Popineau - soixante-deux ans :- Bon, qu'on t'affranchisse tout de suite, vieux. Lui, à la fenêtre, il a sans doute coulé trois femmes dans le béton. Moi, j'ai rendu une fille hémiplégique et tué son mec à coups de poing la veille de leur mariage. Et toi ?Apprenant les délits commis par ses jeunes cocellulaires, Popineau, effaré, a regardé vers la porte pour s'enfuir. Comme elle était close et sans serrure, il a tourné la tête vers la fenêtre. C'est alors que Kaczmarek découvrit le pansement à l'oreille gauche de Pierre-Marie :- Ah, d'accord, c'est ça... Alors toi, ici, vieux, tu vas pas t'amuser...Popineau s'en était aperçu. Arrivé il y a moins d'une heure, il s'était déjà fait trancher l'oreille, battre dans la cour et jeter par-dessus la rambarde des coursives.

Jean Teulé - Longues Peines, Pocket, 190 pages, 6€

mercredi 24 mai 2017

Zoom sur les sorties... Mai #1

Depuis un moment déjà je souhaite signaler les nouveautés ou rééditions qui me semblent marquantes dans le planning chargé des sorties de livres. Sauf cas exceptionnel, je m'attacherai surtout aux littératures (étrangères et française) ainsi qu'à la poésie, laissant de côté le théâtre et les livres hors du champ de la littérature (au sens large).
Pour démarrer cette rubrique qui sera récurrente au fil des mois à venir, quelques sorties pour accompagner ce mois de mai :


Romain Gary - Le vin des morts
Parution en poche chez Folio du premier roman écrit par Romain Gary (avant 1938) qui fut inédit jusqu'en 2014. On a coutume de dire que les livres inconnus d'auteurs qui ne le sont pas ont une bonne raison d'être restés inconnus... 
"Le vin des morts" est un roman de jeunesse réputé mineur pour ses qualités littéraires, mais qui présente néanmoins des clés pour l'exploration de l'univers futur de l'auteur. 
Parution : 18 mai 2017 chez Folio, 288 pages.





Ian McEwan - Dans une coque de noix :
L'auteur britannique Ian McEwan est souvent considéré comme l'auteur anglais le plus talentueux de ce début de siècle. Ouch, rien de moins. Néanmoins je ne serai pas loin de partager cet avis malgré son caractère un peu trop définitif et très peu objectif.
Dans ce nouvel opus, McEwan se propose de revisiter Hamlet en faisant fait parler un embryon sur le point de sortir du ventre de sa mère et qui entend les sombres desseins que prévoit sa future génétrice à l'endroit de son père. Rien de moins (bis). 
Parution : 18 avril 2017 chez Gallimard, 224 pages.




Richard Brautigan - Journal japonais / Il pleut en amour 
J'ai tout récemment parlé encore ici même de Brautigan et notamment des poésies de Brautigan. Pour ceux qui hésiteraient à se lancer dans la monumentale édition bilingue à laquelle je faisais référence, voici un moyen plus léger de se frotter à l'univers du poète californien.
Ce bouquin rassemble "Journal japonais" et "Il pleut en amour" : un recueil de haïkus et un recueil de poèmes dans la veine de la poésie burlesque et naïve chère à l'auteur.
Parution : 13 Avril 2017 chez Points, 416 pages.


Georges Perec - Œuvres 
Comment passer sous silence la publication simultanée de deux volumes de Pérec dans la prestigieuse collection de la Pléiade ? 
Pérec qu'on ne présente plus, Pérec de l'Oulipo et du reste, Pérec des défis les plus fous lancés à la forme littéraire, au jeu et à l'amour du mot. 
Le volume 1 contient :  Les Choses - Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour? - Un homme qui dort - La Disparition - Les revenentes - Espèces d'espaces - W ou Le souvenir d'enfance - Je me souviens.
Le volume 2 contient : La Vie mode d'emploi - Un cabinet d'amateur - La Clôture et autres poèmes - L'Éternité. Appendice : Tentative d'épuisement d'un lieu parisien - Le Voyage d'hiver - Ellis Island - L'art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation - L'Augmentation.
Parution : 11 Avril 2017 chez Gallimard Pléiade, 1184 et 1280 pages.

mardi 23 mai 2017

Lecture : Michel Houellebecq - Les particules élémentaires

Bruno et Michel sont deux demi-frères qui ont mis du temps à se retrouver, blackboulés dans des vies bien séparées. Le premier est divorcé, professeur de littérature et surtout totalement, irrémédiablement, absolument obnubilé par la recherche frénétique de la jouissance sexuelle. Le second est un scientifique en rupture avec la société, traumatisé par la mort de sa grand-mère qui l'a élevé et incapable d'entretenir une relation normale avec qui que ce soit. 
Sur cette idée de base, Michel Houellebecq a signé il y a vingt ans (1998) un roman tout à fait incroyable qui aurait tout à fait pu lui octroyer le Goncourt (prix qu'il gagnera néanmoins en 2010 avec "La carte et le territoire", un roman bien plus sage et moins personnel qu'il semblerait presque avoir lissé pour séduire les membres du jury). Mais passons sur ces considérations anecdotiques, ce n'est pas un prix qui fait un bon bouquin, ça se saurait...

Bref, Michel Houellebecq a frappé un grand coup avec ce bouquin. Après "Extension du domaine de la lutte" qui mettait déjà en place les ressorts qui intriguent le bonhomme, les aspects de notre société malade qui l'interpellent, le romancier va ici encore plus loin. Son propos se généralise, il permet à l'auteur de sortir d'une première intention louable mais encore un peu étroite pour prendre toute la mesure des obsessions qui l'habitent. Certains ont voulu chercher une intrigue dans ce bouquin, il faut pourtant aller un peu plus loin. Les lecteurs qui ne sont pas capables de voir plus loin que le premier degré ne devraient pas être encouragés à ouvrir un bouquin de Houellebecq, à fortiori celui-ci. Le paysage social dépeint dans ce livre est certes plutôt grisonnant, voire grisâtre mais il est d'une cohérence indéniable. 
Que les choses soient claires : je ne suis pas fan de Houellebecq et je me contrefout des querelles de clochers entre intellectuels bobos et crétins bobos qui se déchirent à son endroit. On en a fait des tonnes sur le passage de "L'Islam la religion la plus bête et la plus obscurantiste" en passant sous silence les naufrages des relations humaines vouées à l'échec que ce roman narre avec brio. Houellebecq, à l'inverse de nombreux auteurs amis du show-business, se fiche d'être politiquement correct. Et c'est drôlement agréable. Ce livre-là est le meilleur que j'ai pu lire de cet auteur jusqu'à présent et m'a réconcilié avec la petite déception de "La Carte et le Territoire". Même si les scènes de cul sont un peu trop longues et nombreuses à mon goût mais c'est un détail. 

Extrait : La solution des utopistes – de Platon à Huxley, en passant par Fourier – consiste à éteindre le désir et les souffrances qui s’y rattachent en organisant sa satisfaction immédiate. A l’opposé, la société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes.


Michel Houellebecq - Les particules élémentaires, 
Flammarion, 393 pages, 20

lundi 22 mai 2017

Lecture : Richard Brautigan - C'est tout c'que j'ai à déclarer

Richard Brautigan a sa place dans les nuages. Et depuis qu'il a décidé de nous quitter un jour funeste de 1984 du côté de Bolinas, personne ne l'a vraiment remplacé. C'est peut être tant mieux, du reste... Parce que Brautigan, c'est Brautigan et que vous pouvez faire ce que vous voulez, l'aimer ou le détester, ça reste Brautigan, unique et à part dans la littérature américaine. Romancier ? Beat ? Poète ? Un peu des trois sûrement, mais surtout poète. Oui, poète assurément. Et qu'importe les quelques romans qu'il a écrits, qu'importe les milliers de textes ultra courts qu'il a produits, il reste avant tout un poète. 
Brautigan disait de ses poésies qu'il s'agissait de « fleurs de papier avec de l’amour et de la mort ». Insolite au possible, original jusqu'à la caricature, il a signé quelques poèmes tout à fait incroyables, avec une économie de mots et de moyens qui force le respect. Car derrière cette apparente décontraction, l'homme souffrait et savait témoigner de cette incompatibilité chronique de caractère avec l'existence. Obsédé par la mort, il a survécu jusqu'à la révérence finale en se gavant d'amour et de mots, de whisky et de rêves. 

Il est temps que tu t’entraînes
à dormir de nouveau tout seul
et c’est foutrement dur.

Ses productions poétiques sont doucereuses et amères, cyniques et vibrantes, loufoques et désespérées. Elles soufflent le chaud et le froid des émotions humaines, sont vibrantes de vie et nostalgiques du temps qui passe. Lire la poésie de Brautigan, c'est comme monter dans un wagon de montagne russe avec un inspecteur des impôts. 
Avec trois fois rien, Brautigan nous emporte dans ces poésies. Vers des acrobaties syntaxiques, des folies métaphoriques et surtout dans une incroyable puissance stylistique, émouvante et folle. 

Le Castor Astral a publié en novembre 2016 un immense pavé de 800 pages en version bilingue de l'intégralité de la poésie de Brautigan. Il faut réaliser l'ampleur de la tâche car c'est une première mondiale. Ceci n'a à ce jour jamais été fait, et dans aucun autre pays du monde. Même aux USA, il n'existe aucun recueil de l'intégralité des poésies de l'auteur. Alors merci au Castor Astral pour ce beau cadeau.
En fan de Brautigan, j'ai lu ce pavé sur plusieurs semaines, y picorant chaque soir avant de m'endormir quelques lignes pleines de couleurs et de dinguerie. En lisant directement en VO parce qu'il s'agit d'une poésie jouant sur un vocabulaire simple. Il y a tout là-dedans, toute la production poétique d'un homme en marge de tout et il s'agit d'un bouquin essentiel, à coup sûr la plus grande publication poétique de toute l'année 2016 en France. Alors investissez les 32 euros nécessaires pour cette bible ou demandez-le à votre bibliothèque mais faites bon accueil à ce formidable bouquin. 

Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce
Il me plaît d’imaginer (et
le plus tôt sera le mieux !)
une prairie cybernétique
où mammifères et ordinateurs vivent ensemble dans une harmonie mutuellement programmée
comme de l’eau pure effleurant un ciel serein.
Il me plaît d’imaginer
(tout de suite s’il vous plaît !)
une forêt cybernétique
peuplée de pins et d’électronique où le cerf flâne en paix
au milieu des ordinateurs comme s’ils étaient des fleurs
à boutons rotatifs.

Richard Brautigan - C'est tout c'que j'ai à déclarer
Castor Astral, 780 pages, 32 €

dimanche 21 mai 2017

Investir 19 euros

Ceci est une publicité.
Le miraculé Sylvain Tesson, explorateur romantique et artiste de la plume, alpiniste et solitaire comme je les aime, vient de publier un journal d'aphorismes et de ce que l'auteur a vécu sur la période 2014 à 2017.
"Une très légère oscillation" est donc le journal de l'auteur de superbes livres tels que "Par les chemins noirs", "Dans les "forêts de Sibérie" (chronique de lecture ici-même bientôt) ou encore "S'abandonner à vivre". 
Publié aux éditions EQUATEURS, "Une très légère oscillation" vous soulagera de 19 euros, pour 230 pages ce qui n'est pas cher payé quand on connait la capacité de Tesson l'acrobate pour les ascensions verbales les plus poétiques. 
Pour 19 euros aujourd'hui on n'a plus rien. Sauf un livre. Et c'est sûrement le meilleur moyen de les investir en ce milieu de mois de mai. Moi je dis ça, je dis rien (comme dirait la boulangère adepte des formules toutes faites).

mardi 16 mai 2017

Des nouvelles

Avec le temps... j'avais oublié le bonheur d'écrire de la nouvelle. Depuis plusieurs années, je me suis un peu spécialisé dans l'écriture de très courts textes (chroniques d'une demi-page, poésie en prose) dont "Waterloo en maillot de bain" est un premier recueil, ainsi que dans le roman. La petite pause que je m'accorde dans l'écriture de "MANX" en attendant les retours des béta lecteurs me permet de me rafraichir l'esprit en me frottant à l'exercice de l'écriture de la nouvelle, ce qui ne m'était plus arrivé depuis le milieu des années 90 (ben ouais, ça date!). Un texte court mais pas trop, qui obéit parfois à des règles très strictes érigées par les gardiens du temple. Bon. Forcément moi je suis pas vraiment gardien, du temple, de la galaxie ou de tout autre institution à la con. Du coup je m'affranchis des règles et j'écris comme je le sens. 
J'ai bouclé ce lundi une première version de "KNUT", une nouvelle d'un peu plus de dix mille mots que j'ai écrite à la main en douze jours. Ce n'est certes pas un rythme ahurissant mais qu'importe, j'ai profité de relâcher la pression du roman et ses longues échéances continues. Je comptais réécrire une seconde version de "KNUT" en me mettant à l'ordinateur mais j'ai enchainé avec le début d'une deuxième nouvelle, "PARENTHESE" qui devrait m'occuper deux nouvelles semaines. Je corrigerai donc ces deux nouvelles après la fin de celle-ci et en attendant la suite. 
C'est agréable l'écriture d'une nouvelle. On peut y faire des expériences, tenter de nouvelles pistes d'écriture, de nouvelles formes... Et puis il y a ces personnages qui sont surgis d'une rêverie, à l'occasion d'un voyage en train ou dans l'esprit et qui vont nous accompagner quelques jours à peine, quelques semaines tout au plus. On est en quelque sorte en CDD et c'est très rafraîchissant pour se sortir des longues errances de l'écriture d'un roman (j'ai planché en exclusivité sur "MANX" de Mi-Septembre 2016 à Fin Avril 2017 et ce n'est pas fini). Je redécouvre donc cette écriture là, différente, moins absorbante mais plus festive. Et j'apprécie. Au point d'envisager de boucler un recueil complet de nouvelles avec une dizaine de textes cet hiver, après la publication de "MANX" et... avant de repartir sur un nouveau roman.

lundi 15 mai 2017

Lecture : Nan Aurousseau - Des coccinelles dans des noyaux de cerise

Nan Aurousseau appartient à ce courant des auteurs français dissidents. Pas ceux qui écrivent parce qu'ils ont lu (tradition française) mais parce qu'ils ont vécu (tradition américaine). Tout ça parce qu'à l'âge de 18 ans, il est condamné à six ans de prison pour braquage. Lorsqu'il est libéré, il vit dans des camionnettes et dans des squats, la rage chevillée au corps. Comme souvent dans la vie, c'est une rencontre qui lui permettra d'exprimer de façon plus sereine ses pulsions; celle de Jean-Patrick Manchette qui l'encourage à persévérer dans l'écriture. Ce sera bien sûr celle des romans noirs dont il puise l'inspiration dans sa propre vie. Tout en poursuivant son métier alimentaire de plombier. De fil en aiguille l'artisan ex-taulard réinséré se met à jouer de la caméra en plus de la plume. Et c'est une autre rencontre, celle de Jean-Marc Roberts, célèbre patron des éditions Stock à l'époque, qui va lui permettre de connaître la joie de la renommée. En 2005, son roman "Bleu de chauffe" est un succés d'édition. Et la suite, ce sera une série de nouvelles rencontres : Claude Berri, Truffaut... Cinéma et écriture alimentent désormais sa vie dont la prison constitue le déterminant central. 
Après "Bleu de chauffe", sur une moyenne d'un livre publié tous les deux ans, Nan Aurousseau creuse son sillon dans la veine du roman noir. En 2017 les émissions de radio et les médias écrits ont abondé dans la promotion de son petit dernier paru aux éditions Buchet-Chastel. Et voilà comment je me suis retrouvé à lire "Des coccinelles dans des noyaux de cerise". En vue d'un projet de roman pour 2018, j'avoue que c'est aussi pour moi une lecture intéressée puisque je commence à accumuler de la documentation sur le monde carcéral.
Quatrième de couverture : "A Fresnes, où il fait un séjour pour vol avec ruse, François partage sa cellule avec Medhi, un cador du grand banditisme. Ce Medhi, c’est du lourd. D’ailleurs, il ignore superbement François qu’il considère comme de la pure gnognotte. François, de son côté, est tout miel, en rajoute et se fait le serviteur zélé et naïf de Medhi. Peu à peu, le lecteur découvre le plan machiavélique de François..."

Nan Aurousseau parle de ce qu'il connait. La prison, le langage de la rue, les expressions du milieu, on est rapidement mis dans le bain. Le narrateur est un "JE" auquel on croit avec aisance et la mayonnaise prend plutôt bien. Pour autant je n'ai jamais vraiment décollé en lisant ce bouquin. L'ambiance ne fait pas tout, il m'a manqué une voix, un rythme, une originalité. On passe certes un bon moment, c'est distrayant, mais ça fait vite "plop" et au final, on oublie bien vite cette histoire. La fin s'apparente à une fin en queue de poisson qui ne m'a pas vraiment convaincu - même si d'autres lecteurs ont le sentiment contraire, comme quoi... Bref, sept semaines après avoir lu ce livre, je n'en ai que quelques souvenirs épars et confus, pas une image très nette et il ne m'a pas laissé un grand souvenir.
Extrait : "Si seulement la vie était comme ça, qu'on se laisse traîner jusqu'au bout en restant affalé sur sa banquette avec un ticket aller, sans avoir à penser ni à bouger son cul, comme ça jusqu'au bout, jusque dans le trou avec quelqu'un d'un peu idiot qui parle à votre côté, quelque'un que vous n'écoutez pas, qui fait comme une musique de fond pour vous endormir. Seulement voilà la vie elle est pas comme ça du tout. Ça dure pas longtemps les voyages, et puis c'est cher, et puis c'est sale le RER et en plus ça va pas loin. Bon Dieu ce que la vie est dégueulasse quand même je me disais". 

Nan Aurousseau - Des coccinelles dans des noyaux de cerise , 
Buchet Chastel,  224 pages, 15 €
 

jeudi 11 mai 2017

Lecture : Hubert Selby Jr - Chanson de la neige silencieuse

Quand on évoque Hubert Selby JR, de façon invariable, ce qui revient en premier ce sont des romans qui transpirent le malaise et la noirceur : "Last exit to Brooklyn" le premier et le plus connu ou "Le démon" dont on raconte qu'il a directement inspiré le "American Psycho" d'Eston Ellis (ce que je pense aussi). Sans oublier celui que le cinéma s'est chargé de populariser pour lui, le "Requiem for a dream" adapté par Lynch sur grand écran.
Hubert Selby (1928-2004) est le poil à gratter de la littérature américaine bien pensante, celui qui plus que n'importe quel autre auteur s'intéressant aux déclassés et aux laissés pour compte du rêve américain l'a fait avec une prose virtuose. Dans la majorité de ses livres, il a raconté l'errance, la violence et le côté le plus obscur de l'âme humaine, la torture du quotidien des camés, des paumés, des alcooliques et du sexe. De santé fragile, tuberculeux, alcoolique au dernier degré, héroïnomane un temps, Hubert Selby disait pourtant qu'enfant il aurait voulu être un saint. Ceux qui l'ont connu parlent de lui comme d'un être doux et bienveillant qui s'exprimait d'une voix sereine et sans éclat. Il y avait assurément deux Hubert Selby : celui qui écrivait et l'autre. 
Il n'a pas laissé derrière lui une bibliographie pléthorique : à peine sept romans et recueils de nouvelles entre les publications de 1964 ("Last exit to Brooklyn") et de 2002 ("Waiting Period"). Les derniers ouvrages permettent de se rendre compte qu'Hubert Selby semblait apaisé et sur la voie d'une nouvelle littérature plus intense et plus belle encore que celle de ses débuts. Il y fait montre d'une poésie qu'on ne lui connaissait pas et qui s'ajoute à l'arc maîtrisé de son style direct et percutant. Les deux font bon ménage et offrent des histoires étonnantes. 

"Chanson de la neige silencieuse" fait partie de ces ouvrages de "fin de vie". Il s'agit d'un recueil de nouvelles écrites entre 1957 et 1981 et publié en 1986 aux USA. Quinze nouvelles qui permettent à Hubert Selby de s'intéresser encore aux gens modestes, à ceux qui dorment dans la rue, à tous ceux qui n'ont pas pu ou pas voulu monter dans le train de la modernité. Selby y démontre son talent de conteur aussi à l'aise avec l'écriture urbaine de l'instant, dans une frénésie à l'urgence palpable, que dans des allégories poétiques où une seule averse de neige suffit pour changer un monde sinistre en terre de rédemption propice à tous les possibles. On retrouve dans ce recueil la palette complète de tous les talents de Selby qui le rendent si particulier dans le paysage littéraire américain du XXème siècle. Il serait dommage de ne garder de lui que l'auteur du "Last exit to Brooklyn". Certes ce seul bouquin justifie à lui seul de se souvenir de Selby mais ses nouvelles en donnent une image plus complexe et plus riche encore.

Extrait : "Il suivit ses propres traces, les seules traces visibles dans la neige.Elles lui parurent petites, et quoiqu'elles fussent les seules empreintes visibles, elles ne semblaient pas souffrir de cette solitude.L'idée que des empreintes puissent souffrir de leur solitude le fit sourire; comme si les empreintes avaient une vie propre, ou comme si elles pouvaient refléter la vie de leur auteur! Peut-être, après tout...qui sait? D'ailleurs, ça n'avait aucune importance."
Hubert Selby JR - Chanson de la neige silencieuse , L'Olivier - 288 pages - 13€