jeudi 22 juin 2017

Lecture : David Vann - Désolations

Après la découverte de David Vann avec le maîtrisé Sukkwan Island, puis le journalistique Dernier jour sur terre ainsi que le terrifiant Impurs, je me suis lancé avec "Désolations" dans une quatrième visite de l'univers de cet auteur particulièrement efficace et doué.

Quatrième de couverture : "Sur les rives d'un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd'hui adultes. Mais après trente années d'une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l'accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l'assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l'obsession de son mari, elle le voit peu à peu s'enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s'annonce un hiver précoce et violent qui rendra l'îlot encore plus inaccessible".

Ce roman, deuxième dans l'ordre chronologique de la bibliographie de l'écrivain, écrit en 2011 constitue une sorte de prolongement de "Sukkwan Island". Il y est à nouveau question de destins hors du commun de quelques êtres dans l'immensité sauvage de l'Alaska. On y retrouve la même écriture ample et précise, les mêmes interrogations sur les relations humaines (père/fils dans "Sukkwan Island", mari/femme dans "Désolations"). Ainsi que cette façon d'écrire une Nature brute, sauvage, oppressante mais droite dans ses bottes. Avec David Vann, il n'y a pas plus de miracle écologique que de rédemption pour ceux qui s'y soumettent. Elle n'offre rien à ceux qui cherchent tout. 
Vann est toujours aussi à l'aise dans l'écriture des conflits intérieurs et des obsessions personnelles qui détruisent l'intimité des êtres et soulignent leur non-sens. Et l'on se laisse toujours aussi facilement emporté par son style prenant, qui nous embarque et qui nous pousse dans les cordes où l'on assiste, un peu KO au naufrage annoncé de ses personnages. Encore du grand art.

Extrait : "Elle refusait toujours de le regarder et Gary sentit presque qu’il aurait dû faire un effort en cet instant, dire quelque chose pour combler la distance, faire la paix. Peut-être s’excuser pour la nuit dernière, pour lui avoir dit qu’il pensait mériter une meilleure épouse qu’elle. Mais elle l’avait attaqué la première et il n’avait pas vraiment envie de faire un effort. Il se sentait frigorifié. Il pensa pour une étrange raison à Ariane et au passage de Catulle où dans le cœur de sa promise gît un labyrinthe de chagrin, peut-être parce que les épaules d’Irene étaient voûtées. Il ne voyait pas son visage, mais à la voir scruter ainsi la neige, tout semblait perdu. Il ne se souvenait pas des vers en latin. Ariane regardait Thésée prendre la mer sur son navire, l’abandonner tout comme Énée le ferait avec Didon, et comme Gary envisageait, depuis des années, sans doute même des décennies, de le faire avec Irene. Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences. Difficile de savoir ce qui était vrai. Une part de lui-même voulait s’excuser, l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait qu’elle au monde, mais ce n’était qu’un réflexe, une habitude à laquelle il ne fallait pas se fier.
Je vais scier des rondins, dit-il."

David Vann - Desolations, Gallmeister, 336 pages, 9.8€

mercredi 21 juin 2017

L'extrait du... 21 juin

"Les arbres nous enseignent une forme de pudeur et de savoir vivre. Ils poussent vers la lumière en prenant soin de s'éviter, de ne pas se toucher, et leurs frondaisons se découpent dans le ciel sans jamais pénétrer dans la frondaison voisine. Les arbres , en somme, sont très bien élevés, ils tiennent leurs distances. Ils sont généreux aussi. La forêt est un organisme total, composé de milliers d'individus. Chacun est appelé à naître, à vivre, à mourir, à se décomposer- à assurer aux génération suivantes un terreau de croissance supérieur à celui sur lequel il avait poussé. Chaque arbre reçoit et transmet. Entre les deux, il se maintient. La forêt ressemble à ce que devrait être une culture." 

Sylvain Tesson - Une très légère oscillation (Equateurs)

lundi 19 juin 2017

L'extrait du... 19 juin

"Cannes, se disait Xavier, c'est la fête de la saucisse avec des putes en Louboutin. Tous à dégueuler leur caviar, le nez plein de coke, après avoir récompensé du cinéma roumain. Les intellos de gauche adorent les Roms, parce qu'on les voit beaucoup souffrir sans jamais les entendre parler. Des victimes adorables. Mais le jour où l'un d'eux prendra la parole, les intellos de gauche se chercheront d'autres victimes silencieuses. Cette bande de baltringues, pensait Xavier, leur grand héros c'était Godard, un type qui ne pense qu'à la thune et qui s'exprime en calembours. 
Eh bien partant de là, ils ont quand même réussi à dégringoler. Fallait le faire."

Virginie Despentes - Vernon Subutex 1 (Grasset)

vendredi 16 juin 2017

Lecture : Pascal Garnier - Lune captive dans un oeil mort

Je tiens Pascal Garnier, pour l'un des meilleurs auteurs contemporains français. Parce qu'il sait écrire des romans courts, débarrassés de toute matière grasse superflue. Il va à l'os. Parce qu'il sait planter des ambiances avec quelques mots à peine qui font toute la différence. Il est efficace. Parce qu'il a une voix que l'on reconnait tout de suite. Il est original. Au fond j'aime les bouquins de Pascal Garnier pour les mêmes raisons que j'aime tant les livres d'auteurs tels que Brautigan, Saroyan ou Fante. 
Pascal Garnier nous a quitté en 2010, bien trop tôt, à l'âge de 61 ans. En laissant derrière lui une œuvre riche de 17 romans, 7 recueils de nouvelles et d'une quarantaine de textes pour la jeunesse. 

Quatrième de couverture Martial et Odette viennent d'emménager dans une résidence paradisiaque du sud de la France, loin de leur grise vie de banlieue. Les Conviviales offrent un atout majeur : protection absolue et sécurité garantie – pour seniors uniquement.
Assez vite, les défaillances du gardiennage s'ajoutent à l'ennui de l'isolement. Les premiers voisins s'installent enfin. Le huis clos devient alors un shaker explosif : troubles obsessionnels, blessures secrètes, menaces fantasmées du monde extérieur. Jusqu'à ce que la lune, une nuit plus terrible que les autres, se reflète dans l'œil du gardien…

"Lune captive dans un œil mort" a été publié en 2009 aux excellentes éditions Zulma qui ont édité la majeure partie des bouquins de l'auteur. On y retrouve la patte Garnier, son regard à la fois sombre et attendri sur des petites gens de tous les jours qui vivent des choses ordinaires de façon extraordinaire.

L'univers feutré de la résidence surveillée de retraités permet à l'auteur de s'en donner à cœur joie sur les petites tensions du quotidien entre des voisins qui espèrent puis qui s'ennuient de l'autre, qui surveillent et qui sont sous surveillance. De la noirceur en réserve, quelques scènes doucement absurdes mais qui participent au ton franchement réussi de ce bouquin... On retrouve la palette habituelle de Garnier et surtout cette façon qu'il a de nous faire adrer tout de suite à son univers. Inutile de chercher à se réfugier dans des imaginaires farfelus ou de se tordre les neurones sur des drames psychotiques : Pascal Garnier a cette capacité à dépeindre le quotidien le plus simple pour en aiguiser les aigreurs, pour en faire ressortir les absurdités. Comme ça, l'air de rien. Et en moins de 200 pages. Du grand art.

Extrait
- Tu sais ce qu'ils mangent, les gitans ?
- Non ?
- Du hérisson ! Parfaitement, du hérisson. C'est normal. On en voit beaucoup écrasés au bord des routes... Gitans, route, hérisson... C'est logique.
- C'est idiot ce que tu dis... On trouve aussi des enjoliveurs au bord des routes, ils ne bouffent pas des enjoliveurs...

- Non, ils les volent.  

Pascal Garnier - Lune captive dans un oeil mort, 
Zulma, 160 pages, 16.8 €


jeudi 15 juin 2017

L'extrait du... 15 juin

"Je n'avais aucun projet, aucune destination précise ; juste la sensation, très vague, que j'avais intérêt à me diriger vers le Sud-Ouest ; que, si une guerre civile devait éclater en France, elle mettrait davantage de temps à atteindre le Sud-Ouest. Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c'est une région où l'on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper."

Michel Houellebecq - Soumission*

*en cours de lecture, c'est très très bon

mardi 13 juin 2017

Lecture : Joyce Carol Oates - Délicieuses pourritures

Suis-je misogyne ? Alors franchement je me pose la question. En d'autres circonstances, il y a des questions que je ne me pose plus car j'ai déjà les réponses. Suis-je alcoolique ? Oui, surtout après une bouteille de Mercurey. Suis-je raciste ? Je ne pense pas non - encore que j'ai beaucoup de mal à supporter les Vénusiens après une bouteille de Talisker. Suis-je homophobe ? Non mais je ne suis pas complaisant non plus, en fait je m'en fous. Par contre, je me demande si je ne suis pas misogyne. Enfant, il ne fallait pas me parler des personnages Playmobil de type féminin. Et encore moins de poupées. J'ai longtemps détesté tout ce qui s'apparentait à la représentation de la femme. En grandissant j'ai compris que les femmes, c'est quand même chouette. Alors pourquoi est-ce que je lis si peu d'auteurs féminins ? Oui je sais, le simple fait de dire "auteur féminin" et pas "auteure" ou "autrice" prouve que je suis un sale misogyne rétrograde qui pue des pieds. 
Non. Là, en l’occurrence ça prouve seulement que je n'utilise pas des barbarismes dégueulasses que l'on tire du néant syntaxique dont ils n'auraient jamais du sortir pour la seule raison de se donner bonne conscience. La même bonne conscience républicaine qui fait chanter la marseillaise le cœur sur la main les soirs de football mais qui se tamponne bien de préserver la langue française lors d'un texte de loi à la con qui passe dans l'anonymat de l'assemblée une nuit de juin quand tous ces élus grassement payés par nos impôts dorment dans l'hémicycle - quand ce n'est pas dans les bras de quelques rombières aux poitrines charnues de quelques bordels parisiens. Mais je me m'éloigne de Joyce Carol Oates.

Alors donc... "Délicieuses pourritures" (Beasts en VO) a été écrit en 2001.j'ai emprunté ce bouquin à la bibliothèque. Pour essayer la fiction à la sauce de cette grande dame des lettres américaine. Joyce Carol Oates, bientôt quadragénaire livre depuis le début des années soixante une production littéraire abondante, faite de nouvelles, d'essais, de romans, de poèmes. 
Quatrième de couvertureUne prestigieuse université féminine de la Nouvelle Angleterre dans les années 75. On conteste plus que jamais les valeurs bourgeoises sur fond de drogues, de cigarettes, d'art et de poésie. Gillian Brauer, 20 ans, brillante étudiante de troisième année, voudrait briller encore davantage aux yeux de Andre Harrow, son charismatique professeur de littérature, qui a décidé de faire écrire et lire en classe à ses élèves leur journal intime. Il n'octroie ses compliment qu'aux confessions les plus osées, ce qui génère surenchères malsaines et incidents ravageurs parmi des filles survoltées, avide de retenir l'attention – et plus – du maître.Tentatives de suicide, incendies inexpliqués, anorexie, somnifère, tous les éléments d'un drame annoncé sont réunis avec, dans un rôle d'une épaisseur glauque, la mystérieuse Dorcas, l'épouse – française – d'Andre, sculptrice, collectionneuse d'affreux totems. 

Je l'avoue, je suis entré dans ce livre un peu sur la pointe des pieds. Et ça n'a rien à voir avec de la misogynie. Non, juste la crainte de m'ennuyer, comme cela peut m'arriver lorsque je rencontre pour la première fois un écrivain de fameuse renommée. J'avoue j'ai tendance à me méfier des concerts de louanges qui mettent certains auteurs sur une sorte de piédestal qui peut figer les néo-lecteurs. De fait, les premières pages de ce livre furent un peu étranges, étalées sur une sorte de faux rythme ni enivrant ni pénible. Et puis l'ambiance s'est imposée. Une véritable force dans ce bouquin, une ambiance vraiment réussie, avec des personnages un peu fous, plein de vivacité et de passions. Alors rapidement Joyce Carol Oates a réussi à m'embarquer dans un univers qui ne m'était pourtant pas forcément proche au début. La finesse de son style, travaillé et puissant m'a convaincu et j'ai passé un excellent moment avec les personnages de ce roman. 
Sous des dehors classiques et des figures que l'on pense avoir déjà lues, vues et revues, Joyce Carol Oates parvient à captiver son lecteur et à se le mettre dans la poche. Pourtant pas une partie gagnée d'avance sur un sujet mille fois abordé dans le passé, et casse gueule de surcroît. Mais elle maîtrise son sujet. On est alors prêt à la suivre dans l'escalier qui s'enfonce au plus profond de l'âme humaine, là où la morale se dissout dans une brume épaisse. Alors suis-je misogyne ? Je n'en sais rien. Mais je relirai avec plaisir du Joyce Carol Oates ! 

Extrait Dois-je avouer que j'aurais aimé fumer, moi aussi? La pratique me paraissait sophistiquée, séduisante. J'enviais l'assurance avec laquelle Dominique et Marisa faisaient glisser paquet de cigarettes et briquet de leur sac à main sur la table. J'enviais la nonchalance avec laquelle les fumeurs s'offraient des cigarettes, ou en demandaient; la jalousie me perçait le coeur lorsque je voyais Marisa, cheveux soyeux tombant sur le visage, accomplir ce rituel érotique consistant à approcher sa cigarette, serrée entre ses lèvres maquillées, de l'allumette enflammée de M. Harrow, oser mettre ses petites mains en coupe autour de la sienne, puis inhaler avec volupté. "Merci, Andre!" J'enviais les fumeurs mais ne pouvais les imiter; la fumée me piquait les yeux et me faisait tousser. J'étais une enfant jouant avec des jouets d'adultes.

Joyce Carol Oates - Délicieuses pourritures, Philippe Rey, 
168 pages, 14 €

lundi 12 juin 2017

L'extrait du... 12 juin

"Pire que l'alcoolique, il y a la femme de l'alcoolique. Par osmose, elle a hérité de tous les inconvénients sans en avoir tiré le moindre avantage. Elle est aussi rouée, connaît bien mieux les planques des bouteilles puisque, contrairement à son époux, elle s'en souvient. Elle vit depuis si longtemps dans le mensonge et la dissimulation qu'elle peut arpenter les yeux fermés la vie de l'autre sans jamais trébucher. L’œil sec, elle le laisse se perdre dans ses tours et ses détours, patauger dans ses contradictions".

Pascal Garnier - Vue imprenable sur l'autre (Zulma)

mardi 6 juin 2017

MANX : Journal de bord - Semaines 31 à 34

Cet article fait partie de la série "MANX: Journal de bord" qui se propose de suivre de façon hebdomadaire l'écriture de mon nouveau roman depuis les premières prises de notes jusqu'à l'impression du livre dans... plusieurs mois !  Article précédent : Journal de bord (27)

Phase 11 - Le Quatrième Jet 
Après un mois, les premiers retours des bêta lecteurs (quel nom à la con !) sur mon nouveau roman commencent à arriver. Quelques améliorations semblent importantes à faire, mais rien qui nécessite de tout refaire (ouf). Pas facile de gérer les retours des premiers lecteurs. 
N'étant pas un type très sûr de moi, j'ai tendance à dévaloriser tout ce que je peux produire. Aussi, je suis facilement atteint par la frénésie du "On jette tout à la poubelle et on recommence tout, ça sera mieux". Ce qui est à mon sens une excellente manière de procéder après un premier jet. Mais après un troisième jet, là, je suis plus circonspect quant à la méthode. 
Aussi, après une semaine d'intense cogitation où je me suis imaginé tout refaire, j'ai finalement choisi de procéder à des corrections moins stakhanovistes. On ne va pas tout brûler au napalm, on va juste procéder à quelques boutures. De l'élagage par endroits, de l'engrais à d'autres, des ajustements de fond et bien sûr j'en profite pour revoir la forme en même temps. Comme dirait l'autre, ça ne mange pas de pain, de revoir la forme. On peut toujours tout améliorer. C'est donc parti pour quelques semaines de correction. Mettons quatre. C'est bien quatre. 
Je vais tenir compte de certains retours, décider de ne pas tenir compte de certains autres... Et je vais aussi moi-même choisir de faire quelques ajustements. Car après avoir laissé reposer la pâte de ce troisième jet durant un mois, j'espère avoir un meilleur regard sur ce qu'il convient d'améliorer. C'est donc parti pour le quatrième jet, en quatre semaines. Du 4x4 donc. 
Bon sinon, soit dit en passant, j'ai rédigé deux nouvelles durant ce mois de mai et la seconde s'est arrêtée un peu violemment après plus de 35 pages, je crois que j'ai de quoi la transformer en court roman... et surtout que j'en ai envie. Mais chaque chose en son temps. 

vendredi 2 juin 2017

Lecture : Philippe Claudel - Le bruit des trousseaux

Philippe Claudel fait partie de ces auteurs contemporains français que je n'avais encore jamais lu mais dont le nom ne m'était pas inconnu. Auteur productif (des dizaines de livres parus en à peine quinze ans) mais aussi réalisateur de films, on le voit à la télévision, récemment encore dans un épisode de "La grande librairie" sur France 5.
Souhaitant commencer à accumuler de la documentation sur la vie dans les prisons françaises en vue d'un futur projet (de roman, pas de cambriolage) j'ai donc récupéré un exemplaire de son bouquin intitulé "Le bruit des trousseaux". 
Ce petit livre écrit par l'auteur en 2002 se propose de donner quelques pistes et autant d'impressions sur ses ressentis de visiteur. Car Philippe Claudel s'est rendu en maison d'arrêt afin d'y dispenser des cours de français. Il y a croisé une multitude de détenus, d'horizons différents et riches d'histoires très diverses. Jamais voyeur, jamais larmoyant, sans non plus tomber dans le pathos, Claudel en a extirpé des pensées et des réflexions qu'il rapporte sous forme de paragraphes rapides et nerveux. Récit plutôt que roman, recueil de souvenirs personnels plutôt qu'encyclopédie scolaire, ce court bouquin est très réussi. 
Les tranches de vie de ces détenus nous amusent, nous touchent, nous peinent, nous révoltent tour à tour; l'air de ne pas y toucher, car Claudel se met en retrait de ses personnages. Sans prendre ouvertement la défense des détenus ni justifier leur détention, il adopte une voie percutante et équilibrée qui s'intéresse avant tout à l'humain. 
Et à titre d'auteur, j'y ai noté quelques images et anecdotes vraies qui me serviront sûrement pour un prochain projet. En attendant je vais continuer à accumuler toute sorte de documentation sur le sujet, écrits et images. Si vous avez des conseils et des titres, surtout n'hésitez pas...

Extrait : "Il y a beaucoup de mensonges en prison, mais ils sont moins graves qu'ailleurs car ils sont essentiels. On ment pour exister un peu plus et on se ment pour continuer à se supporter. Les crimes bien réels rejoignent les cauchemars, et tout alors prend l'apparence d'une histoire inventée. C'est à ce prix que l'on peut survivre. Pour supporter la prison, il faut devenir un autre".


Philippe Claudel - Le bruit des trousseaux, Stock, 96 pages, 10.7 €